Le Gros Bon Sens arrive en ville!

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. (Descartes, Discours de la méthode)

L’attaque des quotidiens gratuits

Posted on | mars 30, 2011 | No Comments

À peine sorti de mon sommeil, je marche d’un pas somnambule vers le métro. Voilà qu’avant même d’atteindre la guérite des transports en commun, mes sens s’éveillent brutalement, flairant le danger. Ils sont là: une meute affamée de camelots trônant sur un amas de journaux gratuits, et déterminés à m’en mettre un dans les mains coûte que coûte.

Ils ont stratégiquement bloqué tous les accès. Aucune possibilité d’accéder au métro sans s’approcher dangereusement de la portée de leurs griffes. J’essaie d’éviter le contact visuel – surtout ne pas réveiller la bête. Peine perdue: ils m’ont repéré et se dirigent vers moi, tentent de m’encercler. Les feuilles de choux s’agitent tels des crocs en ma direction. On m’apostrophe, on m’interpelle! M’sieur, prenez-un de nos journaux! J’ai des enfants à nourrir! J’essaie de réintégrer la société!

Je n’ai rien contre la réinsertion sociale mais de là à vendre son âme pour fournir des passants hagards à une horde de publicitaires enragés, il y a un pas. Ma conscience environnementale s’oppose à ce gaspillage d’encre et de papier de mauvaise qualité. Aucun argument ne les atteint. Je garde résolument les mains dans les poches, sentant toujours leurs regards acérés. Je me rue vers les tourniquets, mais la meute me poursuit sans relâche! Je franchis cette barrière, le train m’attend, les portes vont se refermer, je m’y engouffre à la dernière minute et voilà! Je suis sain et sauf…

Erreur… un camelot féroce se rue contre les portes, enragé! Prenez mon journal, m’sieur! Il a le regard vacant et un filet de bave s’écoule de sa bouche distordue. Il tape des poings contre le métro, court le long du wagon, mais le tunnel s’en vient. Lâchera-t-il prise? Pas du tout! Il essaie de s’insérer entre le cadre de porte et le mur du tunnel – la friction le tient en place, ses vêtements se déchire, le voilà presque ensanglanté.

Je me faufile de peine et de misère entre les passagers de ce wagon bondé, espérant que mon poursuivant me perde de vue… Arrivé à la prochaine station, je m’éclipse par une autre ouverture, mais il m’aperçoit du coin de l’oeil! Toujours résolu à me procurer à tout prix ce journal, il se retourne vers moi, le corps disloqué, et part à ma poursuite en claudiquant. Ses cris insensés et incohérents me poursuivent et m’emplissent de terreur, mais ameutent également ses congénères! Les voilà qui fondent sur moi de toutes parts!

Je me faufile sans trop savoir comment entre leurs pattes, me voici à l’air libre. Je traverse les boulevards de façon erratique pour tenter de les semer. Je me réfugie enfin dans la tour à bureaux où je travaille, déverrouille les portes grâce à ma clef magnétique. Me voilà en sécurité.

Mais par la fenêtre, je vois un étrange attroupement. Ils sont là – fixant le vide, avançant d’un pas mécanique vers les murs de béton. Je les entends gratter, frapper contre les fenêtres incassables. Je ne sais pas combien de temps je pourrai tenir, seul ici. Ayez pitié de mon âme!

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  • Photographie par Patrick Meunier

    Tous droits réservés, Patrick Meunier, 2010

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