Le Gros Bon Sens arrive en ville!

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. (Descartes, Discours de la méthode)

Les valeurs immobiles

Posted on | juillet 2, 2012 | No Comments

Un billet d’Éric Duhaime s’en prenait vertement à Xavier Dolan aujourd’hui dans le Journal de Québec. Duhaime y critique le choix de mot de Dolan dans sa propre lettre ouverte publiée dans Le Devoir, lettre dénonçant sans ambages les appuis au Parti Libéral. L’utilisation du mot « imbécilité » est notamment très mal reçue.

En toute honnêteté, le billet de Duhaime se tient relativement bien (un seul petit coup bas se glissant à la fin d’une phrase que l’on pouvait parfaitement sauter, mais bon, c’est de bonne guerre) jusqu’à la dernière section. Duhaime y va alors du constat suivant:

Ce que j’analyse, moi, ce sont généralement les politiques publiques, les programmes gouvernementaux. Quand je calcule les montants en subventions et crédits d’impôt obtenus pour ton dernier film, de la part notamment de la SODEC et de Téléfilm Canada, j’arrive au chiffre de 400$ par spectateur.

Le problème ici n’est pas le montant (on y reviendra) mais bien la philosophie derrière cette phrase: tout, absolument tout, doit et peut se résumer à une simple valeur monétaire. La valeur de l’intervention de Dolan par exemple se résume aux subventions reçues pour son film. L’argument est spécieux en soi car il ne tient pas compte entre autre du fait que les 2 premiers films de Dolan ont été produits sans subvention, ou encore que Duhaime lui-même profite directement de subvention pour publier ses bouquins, et que son employeur en reçoit également pour ses activités d’édition…

Mais revenons au concept fondamental: est-ce que tout, absolument tout, doit être évalué par sa valeur monétaire?

Oui? Alors dites-moi, quelle est la valeur d’une vie humaine? Disons, celle du Québécois moyen?

Dur à dire, n’est-ce pas? Alors comme le salaire hebdomadaire moyen en 2011 était de 811,35, soit 42 190$ sur une base annuelle, et en supposant que la vie active d’un Québécois sur le marché du travail soit de 40 ans environ, on peut évaluer sa valeur à 1 687 608 millions.

Donc, selon une logique tordue où tout ne s’évalue que par sa valeur monétaire, je pourrais, si je le désirais, acheter le droit de mettre fin aux jours de n’importe quel Québécois pour une somme de 1,7 millions. Je suppose que pour une somme un peu moindre je pourrais également en acheter un et le réduire en esclavage pour une certaine période de temps.

Évidemment ces calculs sont grotesques. Et l’absurdité peut même s’exprimer en des termes que tout économiste peut comprendre. La monnaie est un moyen d’échange, qui vise à établir une valeur relative entre deux ou plusieurs items dans un marché donné. Mais voilà, pour que la valeur de la monnaie soit un bon outil de mesure, il faut à tout prix qu’un marché existe pour ce que l’on tient à mesurer.

Or, il n’y a pas de marché pour la vie humaine. Il n’y pas d’offre de vie sur le marché, ni de demande de vie. (Sinon, j’attends toujours un chèque de 3,37 millions pour me compenser pour les deux enfants que j’ai fait!) pas plus qu’il n’y a de marché de l’esclavage qui soit permis par la loi en Occident. N’en déplaise aux partisans du libre-marché à outrance, tout ne se transige pas.

L’existence du gouvernement et des transferts vers la santé, vers l’éducation, vers la culture, etc, etc, vise à reconnaître partiellement ce fait et à soutenir l’existence d’institutions au moyen de ce qu’on appellerait des « distorsions de marché » si seulement l’existence d’un marché libre et efficace était possible. Ce qui n’est pas le cas dans les trois domaines cités, notamment parce que l’information nécessaire à la prise de décision est absente, ou encore est ce qui est au coeur de la transaction.

Ce sont des choix de société, comme le choix d’abolir l’esclavage, la compensation financière contre le meurtre, etc. Quand Duhaime appose un prix sur la production d’un film de Dolan, il se retrouve d’une part à nier un choix social (ce qui est un débat séparé, qui ne peut s’appuyer que sur un seul exemple) mais surtout, il tente d’introduire la logique du marché dans un endroit où elle ne s’applique pas. Parce que comme la vie humaine, la valeur réelle de l’éducation, de la santé et de la culture (entre autres) déborde le cadre immédiat et utilitariste, et ne peut se transiger à la pièce.

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