Le Gros Bon Sens arrive en ville!

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. (Descartes, Discours de la méthode)

La mémoire vivante

Posted on | août 26, 2012 | No Comments

C’était un détour, mais je l’ai fait quand même. Hier après-midi, j’ai été rendre visite à mon grand-père. Il ne reste plus à côté, mais il a encore toute sa tête (malgré quelques moments d’oubli et une certaine tendance à radoter) et a gardé de l’Hexagone natal ses réflexes de bon vivant.

Nous avons parlé de choses et d’autres, mais surtout de la France, de sa France en fait, celle dont il se souvient, celle où certains membres de sa famille vivent encore même s’il a fait son foyer en Amérique il y a plus de 54 ans. Nous avons parlé de la France de sa jeunesse, celle envahie par les Allemands lors de la seconde guerre mondiale. Celle où plus aucune règle ne tenait et où la débrouillardise et une bonne dose de chance étaient devenus les prérequis à la survie.

J’ai ainsi appris l’entente secrète qu’il avait contractée avec un fermier; accompagnant son père pour aller recueillir des denrées qu’il avait le droit de recueillir pour les employés d’IBM en France. Le fermier lui procurait, à l’insu de son père, une caisse supplémentaire de fromages de chèvre qu’il allait par la suite troquer, parfois contre du cacao et des boîtes de chewing-gum, elles-mêmes âprement renégociée avec ses camarades.

J’ai appris qu’il ne fallait pas laisser les sacs de patates sans surveillance, faute de quoi les désespérés allaient tout faire pour s’en emparer. J’ai aussi appris l’histoire de cette pauvre concierge, une femme âgée sans enfants, n’ayant droit à aucune considération de la part de l’envahisseur, subsistant de maigres dons de nourritures. Elle se blessa un jour la main, je ne me souviens plus trop comment. Inéligible à être soignée, la plaie s’infecta et la dame dut être amputée à deux reprises, pour mourir de la seconde intervention.

J’y ai aussi appris que les commerçants ayant le droit de s’approvisionner pour alimenter la populace préféraient souvent garder leurs échoppes closes et rediriger leurs denrées vers le marché noir, où ils en soutiraient beaucoup plus de revenus.

Bref, pendant ces deux heures, j’ai eu une vision de l’Histoire que l’on oublie souvent dans les livres. Celle qui se situe au-delà de la photo en noir et blanc désincarnée, du film d’archive ou de la reconstitution sur grand écran, bien léchée mais vide de sens et de vie. Au lieu d’une leçon morte et stérile, pendant ces deux heures j’ai plutôt eu accès à la mémoire vivante de mon grand-père pour me rappeler que derrière nos idées préconçues de la guerre il y a des millions de luttes individuelles pour la survie qui se déploient, parfois sans succès. Et que pendant la guerre à Paris un jeune adolescent trouvait au milieu de la crise toutes les opportunités qu’il pouvait pour améliorer son sort.

Je suis maintenant le porteur d’un fragment de cette mémoire vivante, un éclat de temps qui vivra encore quelques générations par le partage de cette tradition. Je n’ai aucune façon de confirmer que ces évènements se sont bien déroulés, que cette mémoire soit fidèle. Qu’elle soit authentique ou non n’a de toute façon aucune importance – elle est vraie d’une façon ou d’une autre.

Dans exactement deux semaines, ce sera la fête des grands-parents. Je ne peux que vous encourager à aller vous plonger à votre tour dans cette mémoire vivante, celle de vos ancêtres, celle d’un pays qui a déjà été différent, où les règles de survie étaient également changeantes. Plongez-vous y avant que ce savoir ne s’éteigne et ne soit plus que faiblement reflété dans les manuels d’histoire. Cette histoire, c’est la vôtre seulement si vous vous en saisissez et acceptez par la suite de la diffuser à nouveau.

Mes visites s’étaient bien espacées dernièrement. En partant, il m’a lancé l’invitation: « Reviens quand tu veux. Reviens plus souvent. » Oui Grand-Papa, il ne nous reste plus tant de temps. Je reviendrai. Je me souviendrai.

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