Le Gros Bon Sens arrive en ville!

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. (Descartes, Discours de la méthode)

L’état n’est pas une entreprise

Posted on | septembre 3, 2012 | No Comments

François Legault fait grand cas de sa réussite dans le monde des affaires pour appuyer ses prétentions au poste de premier ministre. Il n’hésite pas non plus à mettre de l’avant le caractère entrepreneurial de son équipe (69% des candidats seraient issus du milieu des affaires) afin d’affirmer qu’il serait le mieux placé pour prendre en main la gestion de l’état. C’est un discours connu et réchauffé; Mitt Romney sert sensiblement le même aux électeurs américains.

Il n’y a pas longtemps, Jean Barbe y allait d’un éditorial au titre similaire dans son blogue. Son texte se confinait à une définition de l’entreprise privée qui se rapproche parfois de la caricature (mais encore trop présente), le fameux modèle « capitaliste sauvage » de la corporation prête à tout sacrifier pour engranger plus, encore plus de profits. C’est un modèle d’entreprise qui a fait son temps, et sur les cendres duquel un nouveau mode, plus inclusif, essaie de se greffer.

Sans avoir ni la plume ni le fiel de Jean Barbe, il n’en demeure pas moins que l’état n’est pas une entreprise – c’est une tautologie, me direz-vous. Voici par contre quelques exemples qui illustrent concrètement les différences, et par le fait même indiquent pourquoi la CAQ est la plus mal placée pour diriger le prochain gouvernement.

1) L’entreprise gère dans un mode micro-économique. L’état fait plus dans la macro-économie.

En gros, dans une entreprise vos clients sont externes à la compagnie, ont des revenus qui ne dépendent pas de celle-ci, et vous devez trouvez le moyen d’aller chercher une plus grosse partie de ces revenus, en maximisant bien entendu le profit, au détriment de vos concurrents. Alors que les citoyens de l’état sont évidemment parties prenantes à celui-ci; leurs revenus conditionnent les revenus de l’état, qui n’a pas de moyens faciles d’aller chercher plus de citoyens aux états concurrents. Tout ce qui est produit dans l’état est en majeure partie consommé dans cet état également.

Par conséquent, vos investissements et vos dépenses n’ont pas toujours un effet direct sur les revenus. Pas de valeur actualisée nette qui ne puisse tenir pour évaluer les projets de l’état: il faut au contraire agir sur les leviers de la croissance (améliorer l’accès à la santé et l’éducation en réduisant les inégalités économiques et en maintenant en place un filet social, par exemple) tout en encourageant les initiatives citoyennes. Ce sont des outils qu’aucune entreprise privée n’exploite à fond. L’économiste et lauréat du prix Nobel Paul Krugman avait ressorti les mêmes objections à la candidature de Mitt Romney.

2) L’état ne choisit pas ses citoyens en fonction de ses besoins.

Non seulement l’état ne choisit pas ses citoyens en fonction de ses besoins, au contraire il existe pour répondre aux besoins de ces mêmes citoyens! En théorie, ceux-ci sont tous égaux – en pratique on a bien vu avec le PLQ que certains pesaient plus lourd dans la balance… Dans une entreprise, le PDG peut se permettre d’imposer sa vision et descendre celle-ci du haut de la pyramide vers le bas. Il peut également (sous réserve des droits du travail) mettre fin au lien d’emploi des travailleurs qui refusent ou ne réussissent pas à s’inscrire convenablement dans le projet d’entreprise.

L’état n’a aucune légitimité pour faire cela. D’une part, s’il y a un marché du travail qui permet aux individus de changer d’emplois avec une aisance relative, il n’y a aucun « marché de la citoyenneté » qui vous permet de changer de pays. Vous êtes citoyens, point final, et on ne peut pas se débarrasser de vous. Ceci dit, les aspirations des différents groupes de citoyens (étudiants, syndicats, entrepreneurs, travailleurs, investisseurs, personnes âgées, gens de gauche, de droite, du centre, etc.) sont toutes parfaitement légitimes et doivent être prises en compte peu importe l’opinion personnelle du premier ministre. Ceci rend parfaitement farfelu les prétentions de Legault de régler toutes les problématiques sociales en « faisant venir les gens dans son bureau. » Un chef d’état n’a ni le droit ni la légitimité d’imposer un discours unique à ses concitoyens.

3) La culture se déploie de façons différentes dans l’état et l’entreprise

La culture d’une entreprise est souvent influencée par le PDG et la haute-direction, dont les comportements sont adoptés par leurs subalternes jusqu’au bas de la pyramide. La culture d’un état est indépendante de son gouvernement et monte de la base (sous l’influence de différents facteurs, dont, mais pas uniquement, les médias) pour éventuellement influencer les dirigeants élus; gare à ces derniers s’ils ne sont plus en phase avec la culture populaire: la fin de leur mandat approche!

Legault veut créer une culture entrepreneuriale au Québec et certes, on pourrait prétendre que nous avons un retard à ce niveau. Cependant, ce n’est pas un problème qui se règle en appointant un paquet d’entrepreneurs aux rênes de l’état, mais bien en travaillant sur le terrain et en posant des actions à long terme afin de favoriser l’émergence d’une nouvelle culture. Si les candidats de la CAQ s’étaient déjà illustrés par l’engagement communautaire, ils auraient un minimum de crédibilité à cet égard. Croire que l’on peut changer les choses d’un coup de baguette relève cependant du compte de fée et illustre dans le meilleur des cas une naïveté déroutante et dans le pire un opportunisme crasse.

Alors, pour tous ceux qui cherchent de meilleurs gestionnaires, allez voter le 4 septembre en vous disant qu’un parti qui est concentré das une seule des strates de la société, et de surcroît une qui ne donne pas d’avantage significatif à la gestion de l’état, est bien mal équipé pour faire face à l’immense diversité des défis que représente le gouvernement.

 

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