Le Gros Bon Sens arrive en ville!

Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. (Descartes, Discours de la méthode)

Un petit 2%?

Posted on | juillet 3, 2013 | 1 Comment

François Legault y est allé d’une autre déclaration humoristique dernièrement: la loi spéciale fixant à 2% les hausses de salaire des travailleurs est injuste, car elle favoriserait indûment les syndicats aux dépens des pauvres patrons. Bon, au-delà de la rhétorique anti-syndicale de Legault et de la CAQ, qu’en est-il réellement?

D’abord, comme vous le verrez dans l’article ci-dessus, la hausse ne fait que suivre l’inflation anticipée pour 2014 (soit 1,9%). En d’autres mots, l’augmentation suffira tout juste à maintenir le pouvoir d’achat des travailleurs. Ceux-ci ne verront aucune amélioration de leur sort économique malgré une année d’ancienneté supplémentaire.

On voit que les travailleurs sont indûment favorisés, en effet… Mais qu’en est-il des patrons? Creusons un peu la question. Les profits des entreprises peuvent être accaparés par les travailleurs, ou les actionnaires. Dans un marché du travail et de l’investissement en parfaite concurrence, tout le monde aurait un retour correspondant exactement à son importance dans l’entreprise. La richesse créée se répartirait en proportions constantes entre les deux.

Dans la réalité, c’est un peu différent. Examinons un peu les données sur le PIB du Canada (source: http://www.indexmundi.com/facts/canada/gdp). Voici la croissance nominale du PIB au Canada.

1960: 39,851,730,000.  2011: 1,718,690,000,000. Soit une croissance annuelle de 7,66%.

Cette croissance, rappelons-le, n’est pas ajustée pour l’inflation. Ceci dit, les hausses de salaire non plus. Lorsque Marois offre 2% au travailleurs, c’est uniquement 2%, et non 2% +  la valeur de l’inflation. En termes réels, la hausse de salaire est presque nulle.

Regardons maintenant la croissance réelle du PIB du Canada, soit la croissance ajustée pour l’inflation. (Les valeurs sont en dollars constants de 2005).

1960: 280,630,000,000.  2011: 1,494,710,000,000. Soit une croissance réelle de 3,33%

Certains diront qu’on ne peut pas comparer la croissance des années 60 avec celle du XXIème siècle. C’est un argument qui se défend. Alors si on refait l’exercice entre 1998 et 2011, on arrive à une croissance nominale de 4.97% et une croissance réelle de 2.45%.

Pendant ce temps, que se passait-il avec le salaire horaire des travailleurs? (tel que vu sur http://www.statcan.gc.ca/pub/11f0019m/2013347/longdesc-ct001-fra.htm) Entre 1980 et 2011, la croissance annuelle en terme réel du salaire horaire (c’est à dire, ajusté pour l’inflation) était de 0.33% pour le salaire médian, et 0.44% pour le salaire moyen. De 1998 à 2011, la croissance médiane annuelle du salaire fut de 0.47% et la croissance moyenne, de 0.76%.

Bon, qu’est-ce que ça veut dire tout ça? La richesse réelle créée est de 2.45% par an. Les travailleurs n’en bénéficient seulement qu’à hauteur de 0.47% par an. Quelqu’un s’en met plein les poches, et ce n’est ni vous, ni moi. Un petit indice: lorsque la moyenne est supérieure à la médiane, ça veut dire que, quelque part dans le haut, les données sont considérablement plus élevé, ce qui fausse un peu l’impression laissée par la moyenne.

Qui est en haut de l’échelle? Allons voir la progression de leur salaire. Dans le même laps de temps (1998-2011), le salaire médian des gestionnaires augmente de 2,3% annuellement. Le salaire moyen, de 1.85%. (Cette dernière donnée est en soit fascinante. Ça veut dire qu’il y a eu un certain rattrapage des gestionnaires les moins payés, qui s’empressent d’imiter leurs confrères plus grassement rémunérés). On voit que ça suit de beaucoup plus près la création de la richesse réelle, alors qu’entre 1980 et 1998 ce n’était pas du tout le cas. Dans les mots de Statistiques Canada:

Même lorsque l’on tient compte de ces effets de composition, le logarithme des salaires moyens des gestionnaires a augmenté plus rapidement que celui des employés dans des professions propres à la transformation, à la fabrication et aux services publics. Cela laisse supposer que d’autres facteurs, comme ceux mentionnés précédemment, ainsi que des facteurs particuliers exerçant des pressions à la baisse sur les salaires des travailleurs dans les professions propres à la transformation, à la fabrication et aux services publics, sous-tendent la majeure partie de la différence dans la croissance des salaires observée entre ces deux groupes professionnels de 1998 à 2011.

Autrement dit, les salaires des patrons grimpent de façon disproportionnée sans qu’il n’y ait vraiment de raison.

Que s’est-il passé depuis 1998 au Canada? Je n’ai pas fait le survol des causes possibles, mais mentionnons une baisse continue du taux de syndicalisation au pays (http://www4.rhdcc.gc.ca/.3nd.3c.1t.4r@-fra.jsp?iid=17). On dira ce qu’on voudra contre les syndicats, mais ils peuvent au moins assurer que la richesse soit plus équitablement répartie entre tous les agents économiques.

Le constat est de toute façon clair: le travail profite de façon disproportionné aux détenteurs de capital, qui s’accaparent une portion de la richesse créée sans commune mesure avec leur investissement. Une hypothèse: les gestionnaires maintenant profitent aussi de plus en plus de la valeur en capital de leur entreprise, via des régimes de participations, d’options d’achat, etc. Un privilège que les travailleurs n’ont pas encore gagné, et devront se battre pour obtenir.

Après tout, imaginez si votre augmentation moyenne dans les 15 dernières années avait été de près de 5% par an. C’est votre contribution à la richesse créée pendant ce temps. Vous devriez vous battre pour l’obtenir: elle vous appartient.

* * *

AJOUT: On pourrait argumenter que la croissance du nombre de travailleur est responsable pour la mauvaise distribution (i.e. plus de travailleur gagnent un salaire moyen, donc il reste moins d’argent au capital). Mais la croissance du nombre de travailleurs n’est que de 1,38% par an en moyenne entre 1998 et 2011. On est donc encore loin du compte. Cette argument est de surcroît contredit par la composition du PIB selon les revenus, la part des salaires et traitement passant de 44,4% à 43,0% entre 1998 et 2011, tandis que la part des excédents d’exploitation bruts passait de 24.6% à 28,0% et les impôts (moins subventions) passaient de 12,2% à 9,9%. (source: http://www5.statcan.gc.ca/cansim/a46?lang=fra&childId=3800063&CORId=3764&viewId=2). Autrement dit, tous les gains réalisés par les entreprises l’ont été aux dépens du gouvernement et des salariés.

Comments

One Response to “Un petit 2%?”

  1. Simon Périgny
    juillet 4th, 2013 @ 03:48

    J’ai relevé ce que je crois être une petite inexactitude:
    « Ceux-ci ne verront aucune amélioration de leur sort économique malgré une année d’ancienneté supplémentaire. »

    En fait, l’augmentation salariale s’applique à tous les travailleurs, quelles que soient les années d’ancienneté.

    Cela est de toute façon un autre débat, car les travailleurs de la construction sont tous payés au même taux horaire. Le compagnon qui vient de passer son test aura le même traitement que celui qui est compagnon depuis 30 ans.

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